Histoire de la Musique Persane


Après l’islamisation de l’Iran, au VIIe siècle, plusieurs périodes se sont succédé, toutes importantes. Hélas, les premières décennies du début de l’islamisation sous la domination des Arabes en Iran (entre le milieu du VIIe et le début du VIIIe siècle) demeurent méconnues du fait de l’absence totale de documentation.

 Du VIIIe au XIVe siècle, Bagdad a été le centre culturel du monde musulman, grâce à la protection financière dont les artistes ont bénéficié, et cela malgré les limites et les interdictions imposées par les différents régimes successifs. La préférence politique de cette époque, quel qu’ait été le pouvoir en place, voulait que les théoriciens (Iraniens inclus) privilégient plutôt les systèmes musicaux du monde musulman. On peut donc penser que cette époque a favorisé l’influence étrangère sur la musique arabo-iranienne [1]. Vers la fin de cette période cependant, l’Iran s’est dirigé vers son indépendance. La politique des gouverneurs locaux consista alors à modifier la théorie de la musique du monde musulman et à en créer une nouvelle, purement iranienne.
 
La dimension musicale la plus important de cette période est le tempérament de la gamme de la musique iranienne par Safiyoddin Ormavi [2], complété plus tard par Abdolghâder Marâgheï [3].

Du XVe au XXe siècle, l’évolution de la musique paraît insignifiante : la musique savante écrite s’orienta vers une tradition orale. Il y eut, de ce fait, une perte considérable dans tous les aspects de la musique iranienne.

 
Puis, après une période de perturbations historiques, vers la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la musique iranienne fut ordonnée selon de nouveaux systèmes appelés radif, dastgâh, goucheh, auparavant appelés maqâm. Nul ne sait à quel moment ce changement s'est produit, ni pour quelle raison. La nouvelle organisation de cette musique s’est opérée de manière tellement irrationnelle par rapport à l’ancienne, que nous ne sommes pas en capacité de retrouver sa genèse. Cependant, elle nous a laissé un héritage dont il faut résoudre l’énigme.
 
La spécificité et l'originalité de notre travail de thèse dans le panorama de la recherche scientifique d'aujourd'hui, provient d’une démarche artistique individuelle. En tant que praticien de cette musique, nous avons été confrontés à un certain nombre de contradictions entre les théories et la pratique, ce qui nous a poussé à chercher des réponses plus cohérentes. Notre apport consiste à avoir cherché à faire émerger une cohérence implicite, susceptible de rendre compte à la fois de ce que disaient les anciens maîtres de la musique iranienne et ce qui se passe dans la pratique d'aujourd'hui.
 
En effet, depuis que nous pratiquons la musique iranienne [4], nous avons rencontré de nombreuses difficultés dans son approche théorique. Au fur et à mesure que les problèmes se sont accumulés, nous avons senti que cette problématique liée à la théorie de la musique iranienne devait être au centre de nos recherches. Nous avons remarqué que depuis la nouvelle ère, deux événements majeurs sont intervenus dans cette musique, deux phénomènes qui ont influencé et compliqué la pratique et la théorie.
 
Le premier est la nouvelle organisation des systèmes modaux depuis environ cent vingt ans. Le deuxième est l'influence de la musique occidentale. Cette influence vient du fait qu'au début du XXe siècle, certains musiciens ont voyagé dans les pays occidentaux et en ont étudié la musique savante. Ils ont été fascinés. Au retour, ils décidèrent, sous l'emprise de cette fascination et sur la base de leur apprentissage de la théorie de la musique occidentale, de théoriser différemment la musique iranienne.
 
Ce nouvel ordre et l'influence de la musique occidentale ont rendu la musique iranienne plus complexe. Plusieurs tentatives ont cherché à rendre compte de cette complexité, mais pour le moment, elle n’a pas été entièrement éclaircie. Même si presque tous les théoriciens croient que la complexité de la musique iranienne vient essentiellement de l’influence de la musique occidentale à partir du début du XXe siècle, et même si cette influence est réelle, la complexité des systèmes actuels de la musique iranienne semble néanmoins plus ancienne. Elle remonterait à la période de l’islamisation, au moment où Bagdad était le centre de la vie culturelle du monde musulman (du VIIIe au XIVe siècle). C’est en effet à cette époque que l’influence de la musique grecque se diffusa dans la musique arabe de l’époque puis, plus tard, dans la musique iranienne, notamment par la traduction de divers ouvrages.
 
Les recherches effectuées au cours du XXe siècle par des musicologues occidentaux tels que Jean During [5], Bruno Nettl [6], Nelly Caron et Dariouche Safvat [7], Ella Zonis [8], ainsi que par les musicologues iraniens - Mehdy Barkachli et Musâ M'aroufi [9], Hormoz Farhat [10], Mohhamad Taghi Masudieh [11] - n'ont jamais identifié un répertoire qui ne soit lié à un maître et qui, du point de vue de la musicologie, soit "anonyme". En effet, les répertoires n'ont été étudiés par les musicologues qu’à partir de corpus de pièces qui étaient conformes à la pratique de chaque maître : chaque répertoire était composé des pièces (goucheh) apprises auprès d’un maître, auxquelles s’ajoutaient de nouveaux goucheh, inventions originales ou interprétations différentes du maître.
 
Ces répertoires comportent de nombreuses pièces mélodiques (goucheh), mais ne nous indiquent pas leur nombre. De plus, chaque maître les classait selon son goût et selon la lignée à laquelle il appartenait.
 
D'autres problèmes subsistent, comme celui des pièces (goucheh), qui peuvent s'adapter à différents modes (dastgâh), ou bien la présence de parties semblables d'un goucheh dans d’autres dastgâh, ou encore le mélange de deux ou plusieurs goucheh dans un autre dastgâh. Tout cela a créé des divergences considérables dans la théorie et dans la pratique de la musique iranienne. Aussi, les efforts faits dans les années 1960 par Rouhollâh Khâleghi [12] pour s’accorder sur un répertoire acceptable par les maîtres n'ont donné aucun résultat.
 
Étant donné la complexité historique, le manque de documents et la confiance restreinte que l’on peut accorder à ceux qui existent, nous avons ciblé notre recherche par rapport aux systèmes de la musique iranienne actuelle. Notre but est d'aborder le corpus de la musique traditionnelle contemporaine, tout en essayant de retrouver sa trace dans les systèmes anciens. Notre travail couvre donc essentiellement la nouvelle ère dans laquelle ce changement est arrivé, et que nous allons appeler " l'ère moderne de la musique iranienne ".



[1] Farmer Henry George, Tarikh-é Musighi-é Khavarzamin (l'Histoire de Musique Orientale), traduit par Behzâd Bâshi, Téhéran, publications Âgâh, 1987.
[2] Compositeur, et théoricien du XIIIe siècle.
[3] Compositeur, musicien, théoricien, poète et calligraphe du XIV-XVe siècle.
[4] Nous avons commencé à suivre des enseignements à partir des années 1975 auprès de Mohammad Esmâïli, successeur de Maître Téhérani fondateur de l'école moderne de la percussion en Iran, Mortéza Ayan et Bahman Radjabi.
[5] During Jean, Le répertoire-modèle de la Musique Iranienne, Radif de târ et de sétâr de Mirzâ Abdollâh, version de Nur Ali Borumand, Téhéran, Édition Soroush, 1991.
[6] Nettl Bruno and Daryoosh Shenassa, Towards a comparative study of Persian radifs : focus on Dastgah Mahour, Orbis Musicae, Tel-Aviv, (1983), p. 29-43.
[7] Nelly Caron et Dariush Safvat, Les traditions musicales, Iran, Paris, Buchet/Chastel-Corra, 1966.
[8] Zonis Ella, Classical Persian Music, Massachusetts, Harvard University Press, Cambridge, 1973.
[9] Barkachli Mehdi et Ma'rufi Musa, La Musique Traditionnelle de l'Iran et les systèmes de la musique traditionnelle (Radif), avec transcription en notation musicale occidentale, lettre préface du Pr. Henry Corbin, Téhéran, publication du Ministère des beaux-arts, 1963.
[10] Farhat Hormoz, The dastgâh Concept in Persian Music, United States, Cambridge, Press University, 2004.
[11] Mahmoüd Karimi, Radif vocal de la musique Traditionnelle de l'Iran, transcription et analyse par Massoudieh, Mohammad Taghi, Téhéran, Ministère de la Culture et des Arts, 1978.
[12] Compositeur, chercheur et théoricien (1906-1965).